Publication : « L’écologie politique, une famille comme les autres? »

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Dans la continuité de ses travaux avec le collectif démocratiser la politique, le laboratoire GDRV publie aujourd’hui une étude sur l’expérience partisane et des discriminations au sein du parti Les Ecologistes. Impulsé à l’initiative de militant·es du parti issu·es de milieux populaires, mené en coopération avec l’organisation, basé sur un audit interne et collaboratif, cet exercice de transparence est inédit dans le paysage politique.

Si certaines données ont pu évoluer conjoncturellement depuis la passation du questionnaire et les ateliers de recherche collaboratifs, ce rapport dévoile des tendances structurantes du fonctionnement du parti.

Il donne à voir des rapports de pouvoir qui participent à hiérarchiser socialement l’organisation et usent les militant·es, mais aussi le fort sentiment d’appartenance à l’écologie politique qu’expriment de nombreux·ses militant·es d’EELV, y compris issu·es de milieux populaires. Ce rapport s’inscrit dans une multitude de travaux précédents, internes ou scientifiques, les complète et les réactualise.

Résumé (fr/en) et ours en bas de page.

N.B. : une version modifiée sans notre accord a été diffusée le 16 septembre 2026 dans la soirée. Elle n’engage nullement le GDRV. Seul le document diffusé sur cette page peut être considéré comme la version définitive du rapport.

Pour citer ce rapport :

K.B. Vacher (dir.), E. Machado, T. Vallipuram, L’écologie politique, une « famille difficile » comme les autres ?, Expériences partisanes, discriminations et inégalités sociales au sein du parti Les Écologistes, Rapport de recherche suite à un audit interne et collaboratif, Groupe de Diffusion, de Recherche et de Veille citoyenne – GDRV, p/ Les Écologistes, Martigues, Août 2026. DOI : 10.5281/zenodo.20444320

Version abrégée : K.B. Vacher ed. al., L’écologie politique, une « famille difficile » comme les autres ?, Rapport de recherche, GDRV, p/ Les Écologistes, 2026. DOI : 10.5281/zenodo.20444320

DOI : 10.5281/zenodo.20444320

Résumé (FR)

(english below)

Ce rapport est issu d’une conflictualité créatrice : lors des Journées d’Été des Écologistes de 2023, un groupe de militant·es de classes populaires interpelle spontanément le Bureau Politique des Ecologistes, en parallèle d’un karaoké devenu célèbre, sur leur expérience concrète de la vie du parti : construction d’un sentiment d’illégitimité, obstacles matériels à l’engagement, accès inégal aux mandats, non-représentation, discriminations vécues mais peu reconnues. A ce geste était associé une demande formulée très clairement : conduire un audit interne et public des discriminations sociales, mais également de genre et ethnoraciales notamment, qui mène à un changement organisationnel majeur.

Cette proposition prenait place dans le contexte des Etats Généraux de l’Ecologie, processus pensé initialement pour permettre l’élargissement du parti et l’orienter vers l’écologie populaire. C’est à cette demande que le Groupe de Diffusion, de Recherche et de Veille (GDRV), laboratoire associatif spécialisé dans les démarches de co-recherche avec des acteur·ices politiques et sociaux, a tenté de répondre, en produisant ce rapport commandité par Les Écologistes et sa direction, rendu public en juin 2026. Il s’inscrit dans une tradition de diagnostic interne — l’audit participatif de 2002, l’atelier de consensus sur la refondation de 2019 – et fait écho aux travaux de Vanessa Jérôme (Militer chez les Verts, 2021). Il s’articule également aux travaux du collectif Démocratiser La Politique (DLP), dont le rapport Tous les mêmes ? (2025) documente à l’échelle du champ politique français entier la surreprésentation structurelle des classes supérieures dans les candidatures et les mandats ; la présente étude en constitue une sorte de complément et de déclinaison interne aux Ecologistes, en investiguant l’une des racines de cette sélection sociale.

Il est inédit pour deux raisons : d’abord parce qu’il est le fruit d’une recherche collaborative, où problématisation par les militant·es et méthode scientifique se sont rencontrées, puis parce que ce travail a mené à la passation d’un questionnaire auprès d’un millier de répondant·es, envoyé par les canaux de communication interne du parti. Dans une organisation dont l’identité revendiquée est explicitement inclusive et égalitaire, ce rapport se demande comment la sélection sociale opère-t-elle— et par quels mécanismes se reproduit-elle à chaque échelon de la vie partisane, de l’adhésion formelle à l’accès aux mandats électifs ? Cette sélection n’est ni accidentelle ni le propre des Ecologistes, elle opère selon une logique d’entonnoir cumulatif dans lequel les dispositions culturelles, la disponibilité matérielle et les ressources symboliques des classes dominantes convertissent l’ouverture formelle du parti en entre-soi pratique. Ce rapport démontre un paradoxe : dans une société vécue comme violente, le parti fait tout autant office de refuge que d’espace organisé d’une violence interne, comme dans une famille lucide sur ses problèmes mais bien en difficulté pour les résoudre.

La population enquêtée présente un profil homogène à capital culturel élevé sans pour autant être « bourgeois » économiquement : deux tiers masculine, majoritairement diplômée du supérieur, composée à plus de 50 % de classes dominantes selon la variable tri-critérisée construite pour cette étude, quasi absente des quartiers populaires (1,4 % des répondant·es). Cependant, et a contrario de l’image renvoyée par le parti à l’extérieur, on note une présence réelle en ruralité et petites villes. Ses membres sont souvent des personnes en ascension sociale, ils et elles sont celles et ceux qui « sont parti·es » de leurs territoires et classes d’origine. La sélection s’intensifie à mesure que l’on progresse vers le cœur organisationnel : le vivier des membres-sympathisant·es (cf. infra) est plus divers socialement que celui des adhérent·es, lui-même plus divers que celui des titulaires de mandats nationaux – tandis que l’accès au mandat local semble relativement ouvert (au regard de la sociologie des militant·es). Aux scrutins les plus sélectifs (européennes, Sénat), les classes populaires sont totalement absentes des rangs des élu·es sur l’ensemble de la période, un phénomène d’« absentisation » généralisé dans le champ politique.

À l’intérieur du parti, les discriminations et le dénigrement ne sont pas des expériences marginales : 58 % des répondant·es déclarent avoir eu des expériences négatives au sein du part, 10,65 % des violences ou propos discriminatoires, dont des violences sexistes et sexuelles. En miroir, moins de 11 % des victimes citent les instances nationales comme soutien lors de cas de discriminations, ce sont les entourages qui prennent alors en charge le soutien des militant·es concerné·es. Les témoignages de violence interne sont omniprésents (comme dans bien d’autres partis), et se fixent bien souvent sur le rôle des motions internes, ce que nous relativisons ici. Elles semblent même être parfois la face visible d’un contexte organisationnel très exigeant, au sein duquel les militant·es – particulièrement les personnes minorisées – hésitent à recruter. Paradoxalement, 72% des répondant·es perçoivent néanmoins le parti comme un espace d’appartenance familiale — refuge d’autant plus significatif que 75% déclarent penser pouvoir subir des discriminations dans la société ordinaire, tandis que 55% de ces dernier·es citent leurs modes de vie, d’alimentation, comme en étant la raison. Le parti fonctionne ainsi comme un espace d’entre-soi sélectif et protecteur dans le même temps, ce qui explique que la sélection sociale interne n’entraîne pas de départ massif mais une érosion progressive et à relativement bas bruit.

Le dispositif mobilisé relève d’une co-recherche assumée : le protocole d’enquête a été co-construit entre l’équipe scientifique du GDRV et un groupe de pairs composé de militant·es directement concerné·es, réuni en atelier de problématisation dès septembre 2023,  en dialogue constant avec la direction du parti, dans une démarche qui s’est voulue non surplombante et ancrée dans l’expérience vécue plutôt que dans une demande verticale de la direction. Un questionnaire d’une soixantaine d’items a été ainsi construit puis administré en auto-passation auprès de l’ensemble des adhérent·es, ex-adhérent·es d’EELV et membres-sympathisant·es des Écologistes en janvier-février 2024, générant 1 072 réponses. La variable de classe sociale, construite par écrêtage quadrivarié successif (CSP × revenu × patrimoine × diplômes), constitue une innovation méthodologique permettant de rendre compte de la position sociale de façon multidimensionnelle dans un contexte où les classifications professionnelles standard sous-capturent notamment les positions dites de « transclasses ». Le recueil des expériences discriminatoires sont calibrées sur les instruments de l’enquête Trajectoires et Origines (TeO, INED-INSEE). Les données électorales issues du RNE, compilées par le collectif DLP dans une base inédite, complètent les résultats du questionnaire par une mesure externe et longitudinale de la sélection ; elles ne sont pas directement comparables aux données du questionnaire en raison de constructions de catégories de classe distinctes, et les rapprochements inter-sources sont présentés comme des tendances convergentes plutôt que comme des équivalences exactes. Deux biais structurels sont explicitement assumés : un biais d’intérêt (surreprésentation probable des personnes sensibilisées à la question de la représentation sociale) et un biais de survivance (invisibilité des militant·es ayant quitté le parti avant la passation), second angle mort qui constitue la limite théorique la plus significative de ce travail.

Ce rapport se conclut enfin par la présentation de 22 mesures, réunies en 7 axes, qui pourraient permettre un renversement provisoire des rôles dans un contexte de refondation, souhaité par la grande majorité des répondant·es, particulièrement les classes populaires. Ces mesures ont été pensé à partir des conclusions scientifiques de l’étude. Elles sont systémiques et applicables à court ou moyen terme, pour viser la construction d’une parité sociale en actes, qui ne se limitent pas à un enjeu statistique ou de quota, mais à une transformation des fondations de la construction idéologique, de la culture du pouvoir et de l’accompagnement de l’engagement au sein des Ecologistes. Bien évidemment, ces mesures n’ont de sens que si elles permettent aux militant·es et à leur direction d’ouvrir un réel débat, dans des conditions favorables aux personnes les plus discriminées.  Ainsi, elles peuvent être prises comme prétexte à une nouvelle séquence de conflictualité créatrice, comme celle de laquelle est née ce rapport.

Abstract (EN)

This report emerged from a form of creative conflict: during the 2023 Summer Days of the Ecologists, a group of working-class activists spontaneously challenged the Ecologists’ Political Board, alongside a karaoke performance that later became well known, regarding their concrete experience of party life: the construction of a sense of illegitimacy, material barriers to engagement, unequal access to elected office, underrepresentation, and forms of discrimination experienced but only weakly acknowledged. Associated with this intervention was a very clearly formulated demand: to conduct an internal and public audit of social discrimination, as well as gender-based and ethno-racial discrimination in particular, leading to major organizational change.

This proposal emerged in the context of the States-General of Ecology, a process initially designed to broaden the party and orient it toward a more working-class-oriented form of ecology. It is to this demand that the Groupe de Diffusion, de Recherche et de Veille (GDRV), an associative research collective specializing in co-research approaches with political and social actors, sought to respond through the production of this report, commissioned by The Ecologists and their leadership, and made public in June 2026. It forms part of a tradition of internal diagnosis — the participatory audit of 2002 and the consensus workshop on refoundation in 2019 — and echoes the work of Vanessa Jérôme (Militer chez les Verts, 2021).

It also connects to the work of the collective Democratizing Politics (DLP), whose report Same Difference? (2025) documents, at the scale of the French political field as a whole, the structural overrepresentation of the upper classes in candidacies and elected office; the present study constitutes a kind of complement and internal extension of that work within The Ecologists, by investigating one of the roots of this social selection process. It is unprecedented for two reasons: first, because it is the product of collaborative research, in which problem formulation by activists and scientific methodology were brought together; second, because this work led to the administration of a questionnaire to one thousand respondents, distributed through the party’s internal communication channels. Within an organization whose explicitly claimed identity is inclusive and egalitarian, this report asks: how does social selection operate — and through which mechanisms is it reproduced at every level of party life, from formal membership to access to elected office? This selection is neither accidental nor specific to The Ecologists: it operates through a logic of cumulative funneling, in which the cultural dispositions, material availability, and symbolic resources of the dominant classes transform the party’s formal openness into practical social closure. This report demonstrates a paradox: in a society experienced as violent, the party functions both as a refuge and as an organized space of internal violence — like a family lucid about its own problems, yet deeply struggling to resolve them.

The surveyed population displays a relatively homogeneous profile marked by high levels of cultural capital without necessarily being economically “bourgeois”: two-thirds male, predominantly university-educated, composed of more than 50% members of the dominant classes according to the tri-criteria variable constructed for this study, and almost entirely absent from working-class neighborhoods (1.4% of respondents). However, contrary to the image projected by the party externally, there is a real presence in rural areas and small towns. Its members are often individuals experiencing upward social mobility; they are those who have “left” their territories and classes of origin. Social selection intensifies as one moves toward the organizational core: the pool of supporter-members is more socially diverse than that of formal members, itself more diverse than holders of national mandates — whereas access to local office appears relatively open (relative to the sociology of party activists). In the most selective elections (European Parliament and Senate elections), working-class individuals are entirely absent from the ranks of elected representatives throughout the entire period, a phenomenon of generalized “absentification” across the political field.

Within the party itself, discrimination and disparagement are not marginal experiences: 58% of respondents report having had negative experiences within the party, and 10.65% report discriminatory violence or discriminatory remarks, including sexist and sexual violence. Conversely, fewer than 11% of victims cite national party bodies as sources of support in cases of discrimination; instead, support is primarily provided by activists’ personal circles. Testimonies concerning internal violence are omnipresent (as in many other political parties), and often focus on the role of internal factions or “currents”, a point that we relativize here. These factions sometimes appear to be merely the visible face of a highly demanding organizational environment within which activists — particularly minoritized individuals — hesitate to recruit others. Paradoxically, however, 72% of respondents still perceive the party as a space of familial belonging — a refuge made all the more significant by the fact that 75% believe they could face discrimination in ordinary society, while 55% of the latter cite their lifestyles or dietary practices as the reason. The party thus functions simultaneously as a selective and protective social enclave, which helps explain why internal social selection does not produce massive exits, but rather a gradual and relatively low-noise process of erosion.

The methodological framework employed here is one of explicitly acknowledged co-research: the survey protocol was co-constructed between the GDRV scientific team and a peer group composed of directly concerned activists, brought together in problematization workshops beginning in September 2023, in constant dialogue with the party leadership, through an approach intended to avoid top-down dynamics and remain grounded in lived experience rather than in a vertical demand issued by leadership. A questionnaire comprising around sixty items was thus constructed and self-administered to all members, former members of EELV, and supporter-members of The Ecologists during January–February 2024, generating 1,072 responses. The social class variable, constructed through successive quadrivariate capping procedures (occupation × income × wealth × educational credentials), constitutes a methodological innovation designed to account for social position multidimensionally in a context where standard occupational classifications under-capture so-called “transclass” positions. The collection of discriminatory experiences was calibrated on the basis of the instruments used in the Trajectories and Origins survey (TeO, INED-INSEE). Electoral data drawn from the National Register of Elected Representatives (RNE), compiled by the DLP collective into an unprecedented database, complement the questionnaire results through an external and longitudinal measure of selection; they are not directly comparable to the questionnaire data due to distinct constructions of class categories, and cross-source comparisons are therefore presented as convergent trends rather than exact equivalences. Two structural biases are explicitly acknowledged: an interest bias (the probable overrepresentation of individuals already sensitized to the issue of social representation) and a survivorship bias (the invisibility of activists who left the party before the survey was administered), the latter constituting the most significant theoretical blind spot of this work.

Finally, this report concludes with the presentation of 22 measures, organized into 7 axes, which could allow for a provisional reversal of roles within a context of refoundation desired by the great majority of respondents, particularly among the working classes. These measures were designed on the basis of the study’s scientific conclusions. They are systemic and applicable in the short or medium term, aiming toward the construction of social parity in practice — not limited to a statistical issue or quota system, but involving a transformation of the foundations of ideological production, power culture, and the support structures surrounding political engagement within The Ecologists. Naturally, these measures only make sense insofar as they enable activists and party leadership to open a genuine debate under conditions favorable to the most discriminated-against groups. As such, they may be taken as the pretext for a new sequence of creative conflict, similar to the one from which this report itself emerged.

Détails

Equipe scientifique :

  • Kevin Bhema Vacher (directeur scientifique, rédacteur),
  • Eléonore Machado (chargée d’étude quantitative) &
  • Taoufik Vallipuram (consultant)

Comité de garant·es :

  • Annie Lahmer, Annick Minnaert, Nadia Azoug, Magali Sautreuil, Boris Tavernier, Akli Mellouli, Soufiane El Mounafis, Hassen Hammou & Abdoulaye Diarra

Appui technique et administratif (Les Ecologistes) :

  • Wilfried Maurin, Léa Balage El Mariky, Francis Feytout & Augustin Augier

Conseil stratégique, juridique et appui technique (GDRV et partenaires) :

  • Tara Dickman (Le Next Level), Cabinet d’avocats Clyde & Co, Jérémy Garniaux & Cédric Rossi

Suivi (bureau politique des Ecologistes) :

  • Hélène Hardy & Jean-Baptiste Pegeon.

Les conclusions de ce rapport n’engagent que leurs auteur·ices. Les données anonymisées sont la propriété exclusive du GDRV et des Ecologistes.

Le laboratoire GDRV remercie chaleureusement le collectif dlp· pour l’usage de sa base de données ainsi que l’ensemble des contributeur·ices à cette étude, répondant·es au questionnaire et membres du groupe de pairs ayant participé anonymement à sa construction et son analyse.

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L’equipe

Nous faisons le pari d’une organisation collective, dans laquelle nous nous appuyons sur les connaissances et compétences des membres. Les membres s’engagent d’ailleurs à mettre leurs réseaux, leurs connaissances, leurs expériences à disposition des projets des autres membres. Aucun comportement pouvant être assimilé à un esprit de concurrence ne peut être admis entre nos membres.  Nos trajectoires individuelles et collectives, allant et venant des sciences sociales aux espaces associatifs, artistiques, d’éducation populaire, nous interrogent sur la tension entre savoirs académiques et savoirs expérientiels. Notre pratique du travail et de la démarche intellectuelle, sous toutes ses formes, s’est forgée dans cet aller-retour, ce multi-positionnement assumé.